Cinq jours à poncer

Cinq jours à poncer

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Et bien voilà… il est là, dans mes mains… le précieux sésame tant attendu. Il y a encore quelques jours ce n’était pas prévu, mais je tiens une simple feuille de congés, signée de la main de mon supérieur m’autorisant à m’échapper cinq jours sur le lac Léman.

Il ne le saura sans doute jamais, mais en me permettant de quitter temporairement le monde du travail ces quelques jours, il vient de donner une nouvelle dimension à ma passion, celle qui m’aide à me lever tous les matins et à me coucher plein d’espoir tous les soirs, cette passion sans mesure pour la pêche des grands brochets au lancer à l’aide de leurres artificiels.

Notre passion commune pour la pêche spécifique des grands brochets est assez spéciale car elle est pratiquée dans un profond anonymat à l’échelle de notre pays, ainsi nous ne sommes encore aujourd’hui qu’un petit microcosme à pratiquer réellement cette pêche de façon assidue.

Les specimen hunters français, très minoritaires, sont des passionnés acharnés qui recherchent les quelques reliques d’un cheptel malmené par l’amateurisme d’une majorité

Mister Hernandez

Je me rappelle très bien quand Kévin a attiré mon attention d’internaute pêcheur pour la première fois, c’était il y a quelques années déjà , bien avant qu’il n’éclose sur le devant de la scène halieutique française. Du haut de ses 20 ans, il venait de prendre une magnifique femelle de 121 centimètres  pour 17 kg sur la Loire et au leurre dur s’il vous plait… Quand, comme moi, on a traîné son âme sans succès pendant des jours et des jours au bord d’un fleuve français dans l’espoir de croiser un grand poisson, je peux vous dire qu’une telle capture prise alors que presque tous les facteurs sont contraires au pêcheur : gestion de l’eau très médiocre, gestion halieutique inexistante, niveaux d’eau sans cesse en fluctuation… ça interpelle ! Ce jour là, un mec de 5 ans mon cadet, venait de me prouver que c’était simplement possible et qu’il fallait continuer à y croire.

De l’eau a continué à couler sous les ponts et Kévin continuait d’attraper plein de poissons. Je gardais toujours cet intérêt bien particulier sur ses pêches tout en gardant une certaine distance et il continuait d’enchaîner les exploits, comme ce 127 centimètres sorti de nul part en pêchant du bord du lac d’Anecy. Si peu de moyens et pourtant déjà de si grands résultats… c’était bien là, la naissance d’une « connexion » toute particulière entre lui et esox lucius, les plus superstitieux diront même que c’était écrit.

Les années passent, tout comme ce ligérien de naissance, ma pêche évolue. Je délaisse aussi, à mon grand regret, de plus en plus souvent la rivière et ses grands brochets fantomatiques au profit des lacs où la pêche reste quand même bien plus constante. Des échanges enrichissants entre nous voient le jour et je vois que nous sommes animés par la même passion envers le specimen hunting et cet intérêt tout particulier pour les pêches de difficulté et cette volonté de toujours progresser. Alors que de mon côté je m’entête à expérimenter mes techniques et mon approche sur la même région et ses petits biotopes fermés, lui décide de tordre sa vie et de faire de nombreux sacrifices pour se rapprocher d’un lac d’exception d’une superficie de 581,3 km2, à la mesure de l’investissement qu’il voue à sa passion.

Et me voilà, en ce mois de Mars 2015, à parcourir les routes de franche comté pour enfin rencontrer celui que je suis avec intérêt depuis 5 ans, j’ai beau me pincer régulièrement sur le trajet, non je ne vis pas un rêve… la chaleureuse et simple invitation de l’homme aux cent métrés en une saison, c’est quelque part ma récompense pour tout l’investissement et l’énergie que j’ai déjà mis dans ma vie pour traquer ces magnifiques animaux.

C’est en toute simplicité que je me rends chez cet immense passionné

Pêcher le lac Léman n’était qu’un prétexte finalement, je savais qu’en ayant la chance de rencontrer « l’homme » dans un cadre intimiste, la rencontre ne pouvait qu’en être riche. Je crois qu’encore aujourd’hui, je ne me serai pas risqué à aller pêcher le Léman de mon propre chef, c’est un lac vraiment complexe à aborder et ils ne sont qu’une infime poignée à suivre à peu près la pêche et le comportement des poissons du moment.

 

Dans le grand bain

Kévin et moi n’avons que très peu dormis lorsque nous nous rencontrons enfin pour la première fois, nous prenons brièvement le temps de se présenter l’un à l’autre sur le chemin de la mise à l’eau, il faut dire que question pêche, je suis beaucoup plus discret que lui, tout comme l’est mon « palmarès ». C’est les yeux grands ouverts que j’assiste à la mise à l’eau du Nitro Z7, sur le moment je n’ai pas vraiment l’impression d’aller simplement à la pêche comme je le fais habituellement, j’ai l’impression de pénétrer un peu égaré, dans une autre dimension, à la démesure du lac.

Pour la pêche, j’ai été briefé de longue date et on va faire ce que j’aime, c’est à dire souffrir, continuer de souffrir… en espérant LA touche qui peut illuminer la journée. Nous ne sommes pas du tout là pour faire du chiffre et je n’attendais pas autre chose de sa part. Ainsi, j’ai fais énormément de tri dans mes leurres et mes cannes,  je n’ai emmené avec moi qu’une dizaine de leurres de taille correcte pour décider un grand poisson. Du côté de mon hôte c’est un peu la même optique, il est dans la conviction de ce qui est susceptible de marcher en ce moment, les leurres sont sélectionnés le matin à terre. Leur nombre et coloris sur la moquette du Nitro n’a jamais du excéder cinq ou six durant cette semaine de pêche.

Ayant l’habitude de pêcher énormément seul le restant de l’année, je m’aperçois que j’ai perdu mes repères d’ex-coéquipier, Kévin place soigneusement le bateau et m’explique chaque poste que nous allons pêcher. Quelque fois je pense comprendre les explications mais je les comprends de travers et ne visualise pas très bien la topographie des fonds. Cela ne fait que quelques heures que nous pêchons ensemble et je réalise rapidement que bon nombre de mes lancers frisent l’inutilité…

Quand on a la chance et l’opportunité de pêcher à ses côtés, ce qui saute aux yeux c’est son perfectionnisme constant, il fait tout pour ne jamais rien laisser au hasard, la longévité de sa concentration est déconcertante en comparaison du nombre de touche qui pousse bien trop souvent à la somnolence. Les minutes s’écoulant, je mesure alors le nombre incalculable de défauts que contient ma technique alors que j’étais persuadé de convenablement la maitriser.  Des fois on se dit « mais oui pourquoi n’y avais je pas pensé plus tôt » et d’autres fois on se dit « ha ouai j’aimerai aussi savoir faire ça comme ça » mais on redescends vite de son petit nuage pour constater qu’il reste encore beaucoup de boulot pour atteindre un tel niveau de perfectionnement. Je pense alors à tous ces invités qui comme moi ont pêché de manière brouillon, on fait fuir quantité de poissons autour du bateau… mais rien n’y fait, il reste pédagogue. Moi le premier qui préfère pêcher seul plutôt qu’accompagné, je ne sais pas comment il fait pour être aussi souvent à la fois si perfectionniste et si tolérant.

Mes lancers sont timorés, je ne suis pas vraiment à l’aise dans ce que je fais mais je privilégie l’échange avec mon partenaire de la semaine, ce qui atténue quelque peu ma frustration. Au détour d’un lancer, je sens un violent coup de reins dans mon dos qui fait bouger le bateau, Kévin a son Abu Garcia Volatile cintrée à souhait et à l’aide de la nervosité de sa canne, met une grosse pression sur le poisson. Je sais qu’il n’a pas besoin de moi pour épuiseter sa prise correctement, je le laisse achever seul le combat rapidement avec brio.

L’homme au gilet bleu avait annoncé, « c’est un gros poisson » aux premiers reflets de l’animal montant vers la surface et il avait vu juste. C’est une femelle à la morphologie indécente qui monte sur le bateau et indiquera sur la toise, la longueur de 117cm. De mon coté, j’ai un peu l’impression d’être à Disneyland pour la première fois et d’avoir 10 ans… je saisi l’appareil photo et immortalise ce qui restera comme mon premier brochet métré observé du léman et quel poisson…

117 centimètres et une morphologie indécente, toutefois le poisson ne sera pas pesé

La maîtrise dans la manipulation des poissons apparaît très sûre, très sécurisée. J’ai tenu pas mal de jolis poissons dans mes mains et j’ai trouvé sa facilité à les manipuler vraiment déconcertante, le poisson ne passe pratiquement jamais plus d’une minute hors de l’eau; ici c’est bien le respect d’un être vivant qui prime sur tout le reste.

La journée se termine, les stats de la journée reflètent bien la réalité que je m’étais faite du léman, une seule réelle touche et ce n’était pas pour moi. A la fin de cette première journée, je commence à juger toute la difficulté d’aborder un lac aussi immense que le Léman. Clairement, il faut savoir ce que l’on fait à chaque instant sinon la pêche s’apparente à lancer des leurres inlassablement au milieu de nul part en espérant avoir la chance de croiser un grand poisson et à ce jeux de la roulette russe, beaucoup ressortent perdants. En cette fin de journée, je mesure davantage le nombre de pêcheurs enthousiastes qui sont venus ici plein d’espoir et sont repartis plein de déception, le Léman peut être d’une difficulté implacable comme d’une grande générosité, mais il apparaît bien plus offrant envers les audacieux.

De mon petit chez moi, de mes petites rivières, je ne mesurai pas véritablement l’intérêt démesuré que suscite Kévin autour de lui aujourd’hui, d’autant plus quand il est sur l’eau. Je pense qu’il a donné une autre dimension au concept du sponsoring halieutique, il sait valoriser ce qui mérite de l’être et comme sa vision des choses est souvent juste, forcément ça peut en agacer quelques uns… moi le premier quand il a commencé à faire du teasing sur les captures de ses poissons alors qu’aujourd’hui pratiquement tout le monde le fait… De nombreuses fois je lui réitère mon respect sur le fait qu’il arrive à rester zen et à préserver son plaisir de la pêche avec tout ce qui peut interférer autour de lui, sans doute la rançon du partage…

La semaine est lancée et je commence à prendre le rythme de mon hôte, il m’explique la stratégie de la semaine pour mettre toutes les chances de notre côté sur la prise d’un grand poisson et son discours est si bien argumenté que je ne peux que lui faire entièrement confiance, si ça doit payer cette semaine ça paiera à n’en pas douter.

Les jours suivants seront dans le même ton, des poissons à peu près situés, très souvent apathiques et inactifs avec quelques suivis de temps à autres pour les poissons les plus aventureux. Ma concentration chute régulièrement alors que je constate qu’il encaisse ces dizaines d’heures d’inactivité beaucoup mieux que moi. Sur une énième dérive, je n’en finis plus de parler ,de tout et de rien, allant même jusqu’à lui montrer une photo en me déplaçant bruyamment sur le bateau avant de constater qu’un poisson de plus de 120cm est juste sous nos pieds, en plein milieu du cône de la sonde… Je ne sais plus où me mettre… j’ai envie de me jeter à l’eau et de me faire oublier, forcé de constater que je suis petit à petit en train de devenir hyper brouillon dans tout ce que je fais, la frustration de se rendre compte qu’on devient de plus en plus mauvais est là et il va falloir remonter la barre.

 

Une volonté de fer

Les gros temps morts sont remplis de sujets diverses de conversation, je comprends alors que Kévin vient de la même école de la vie que moi, qu’il a appris à connaître, comprendre et respecter la nature et les animaux qui y vivent depuis tout petit, que des déceptions autour de nos loisirs respectifs, nous en avons bien trop rencontrées tous les deux et qu’il a fallu à chaque fois rebondir, souvent ailleurs au gré de la bêtise humaine…

Je ne peux que m’incliner devant la réussite de Kévin qui récompense aujourd’hui une détermination sans commune mesure avec tous les pêcheurs acharnés que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans ma vie. Kévin est le genre de gars qui peut arriver à te faire affirmer quelque chose que tu pensais simplement impossible quelques jours auparavant, il ne se fixe aucune limite conventionnelle, chez lui la normalité n’existe pas et la médiocrité encore moins. Il faudrait plusieurs vies à certains pour accomplir ce que lui réalise en une seule, c’est un combattant de tous les instants qui réalise pleinement sa vie, c’est à se demander jusqu’à quel point il pourra continuer de repousser ses limites tel qu’il le fait.

Nous sommes tous les deux issus de la classe moyenne, on ne nous a rien donné, tout ce qu’on a acquis, on s’est battu pour l’avoir.

Je pense que ce mec n’a pas vraiment de pêcheur auquel il peut s’identifier intégralement tant tout ce qui le caractérise est assez hors norme, il passe des jours et des jours sans pêcher à constituer une base de données des grands poissons du Léman, certains pourraient le qualifier de fou, je dirai qu’il pousse sa passion à un niveau obsessionnel, une volonté de tout maîtriser que je n’ai jamais observé chez quelqu’un. Ce constat a même plusieurs fois évoqué en mois un sentiment d’inquiétude à son égard quand on connait le destin de certains qui ont mis un point d’honneur a toujours dépasser leur limite.

En fait Kévin Hernandez n’a qu’un seul « adversaire » véritablement à sa mesure, c’est le Kévin Hernandez d’hier.

Voilà maintenant quatre jours que nous pêchons ensemble, Kévin a fait trois jolis poissons dans des conditions vraiment difficiles car presque tous les bateaux sur le lac se sont ramassés. Pour ma part, je n’ai toujours rien à mon actif, cela doit faire 45h00 que je ponce à l’arrière du bateau le mieux placé du Lac et ma carte SD ne contient que la trombine du « grand », la vérité du Léman me fait face ! Il faut dire que j’ai déjà passé tellement de journées en rivière à rechercher des géants peut être inexistants que finalement j’ai un peu l’impression de retrouver cette pêche, à ceci prêt que les échos trouvés de temps à autres au sondeur me rappel que des poissons d’exception dorment ici sous nos pieds. Nous parlons brièvement des canadiens et de leur fameux « Masky », mythique poissons aux mille lancers et nous en sourions tant nos pêches du brochet semblent bien plus difficiles eu égard à notre ratio lancers/nombre de touches.

La délivrance de 102 centimètres lors d’une journée difficile

Quand la pêche est compliquée, la difficulté c’est bien de rester fidèle à ses convictions car les poissons ne nous renvoient aucun début d’information. Pourtant, au cours de cette semaine, j’ai remarqué plusieurs fois chez lui une faculté à analyser les conditions par quart d’heure, quitte à changer complètement d’avis après être à peine arrivé sur un poste. De mon côté je me laisse faire comme un touriste et ne ferai aucune suggestion de la semaine, je sais que sa conviction du moment ne peut que s’approcher de la vérité.

Au cours de cette session, nous croiserons de nombreux bateaux dont les possesseurs pratiquent des techniques de pêche plus ou moins respectueuses du cheptel, ce qui rend la cohabitation sur des parties bien spécifiques du lac pas toujours aisée. Je ferai ainsi l’agréable rencontre d’Ernest, un pêcheur Suisse qui respire la passion de la pêche comme bon nombre d’entre nous. Sa gentillesse, alors que je ne le connaissais pas, m’a vraiment touché .Cela m’a confirmé, une fois de plus, que cette passion pour la pêche peut être intergénérationnelle si la flamme qui brûle en nous est la même, il ne s’agit au fond que d’une question d’éthique et une question de personne.

Un 114′ qui viendra sauver une journée fournie en suivis

Tenter le tout pour le tout

C’est plein de philosophie et d’apaisement que j’assiste à la cinquième et dernière mise à l’eau du Nitro de la semaine, les conditions ces derniers jours ont pas mal évolué et on sent bien que cette grosse phase d’inactivité peut laisser place à une fête au corégone à tout moment, le plus important c’est d’être sur l’eau au bon moment.

La matinée passe, quelques brochets timides suivent les leurres de l’homme à la visière, c’est déjà mieux que ces derniers jours et ça conforte dans l’idée qu’une phase d’activité peut démarrer à tout moment. Je sais qu’il ne me reste plus que quelques heures de pêche en compagnie du gars aux marques de lunette et que ce seront peut être les dernières de ma vie, mais je ne calcule pas, je vis pleinement l’instant présent.

« Shut up and cast » j’ai la conviction que ce sera la vérité de cette journée.

Le début d’après midi est dans la continuité de la matinée mais Kévin a clairement établi une stratégie précise pour tenter le tout pour le tout, ce sera du tout ou rien. Sur un énième lancer de cette semaine où nous aurons poncé dans les règles, je prends un gros mou dans la tresse, je ferre dans le vide puis rembobine à fond, impuissant devant la puissance de l’attaque d’un poisson qui m’aura fait perdre tout contact avec mon leurre pendant trois bonnes secondes, rendant impossible tout ferrage efficace. Je ferre puis laisse tomber le scion de ma canne dans l’eau… un grand sentiment de déception commence à m’envahir lorsque le poisson revient une seconde fois sur le leurre pour l’engamer goulûment. Le ferrage est cette fois-ci beaucoup mieux assuré et le combat assez bref, j’annonce à Kévin un petit poisson qui s’avérera devenir un brochet métré dans l’épuisette et une petite poutre de 110cm sur la toise. La semaine se clôture comme je l’espérais, je suis heureux d’avoir touché un poisson correct du Léman après ces quatre jours plutôt difficiles.

Je remercie le capitaine pour son épuisetage dans les règles et nous continuons de pêcher pensant qu’il y a peut être un coup de poker à réaliser sur cette dernière journée.

110 centimètres pour mon premier « grand » du Léman

Une bonne heure plus tard, je reprends un arrêt brutal que j’assure ce coup-ci avec un ferrage venu de l’espace où une fois la canne cintrée, je m’empresserai de courir à l’opposé du bateau pour mettre un max de pression sur le fish. Encore maintenant je ne sais pas m’expliquer pourquoi j’ai ferré ainsi, je ne me l’explique toujours pas… toujours est-il que ce ferrage galactique assurera correctement le joli poisson bien en chaires que Kévin rentrera « finger in the nose » dans l’épuisette.

La belle femelle se débat dans l’épuisette au profond filet et je tombe à la renverse, la tête entre les mains, à l’arrière du Nitro tout en riant aux éclats. Maintenant l’épuisette en place, il sait très bien que j’ai un record bloqué à 117cm et je vois en lui un petit sourire qui me dit que le nouveau record pourrait bien être là, à quelques centimètres de nos pieds. La pose sur toise est effectuée avec précision en lui masquant les yeux, c’est un poisson qui a un caudale assez petite, mais assez grande pour dépasser mon record de deux centimètres , finir une semaine sur le Léman par un 119 centimètres, ça va, y a pire…

119′ pour ce nouveau « Personnal Best »

Pour le commun des mortels, tenir un tel poisson ce n’est pas tous les jours et je peux vous confirmer qu’avec mes petites mains d’informaticien, je ne suis pas bien taillé pour porter convenablement un tel poisson, la séance photo se déroulera pourtant sans encombre.

J’hume le mucus à plein nez de la tête au pied mais je respire le bonheur et la joie de vivre en même temps. La journée touche à sa fin, nous avons compris comment étaient positionnés les poissons et pourtant Kévin me fait le privilège de continuer de les attaquer en premier, un geste très classe de sa part. Je continue donc de pêcher, tel un imbécile heureux avec un sourire ébahi sans vraiment trop savoir pourquoi.

Je suis tellement sur mon petit nuage que j’en oubli de vérifier fluoro, anneaux brisés et hameçons quand tout un coup je reprends un tampon digne de ce nom à 20m du bateau. Le ferrage est réussi à je ressens de lourds coups de tête,  à n’en pas douter, c’est un poisson largement métré qui se débat à nouveau à quelques mètres du bateau.

J’ai à peine le temps de lui coller un maximum de pression à l’aide de mon Revo Toro et que je ressens un cruel mou dans ma bannière, le poisson vient de se décrocher… Kévin inspecte mon leurre et me montre qu’un des triples est tout émoussé, je clôture cet après midi de folie où j’aurai pu faire un triplé de métrés en moins de trois heures par une faute de débutant… sans doute un signe que je devrai méditer régulièrement dans mes prochaines sorties.

 

Du commencement on peut augurer la fin

La semaine s’achève, nous sommes tous les deux bien vidés et une courte nuit nous attend avant que je reprenne la route. Moi qui parcours ici des milliers de kilomètres, qui pêche des centaines d’heures pour débusquer un poisson de 110+, je viens d’en réaliser un doublé… c’est une réalité assez déstabilisante que je redoutais avant de venir ici et qui m’empêche maintenant de trouver le sommeil.

Il est très tôt en ce samedi matin, nous nous disons au revoir avec de petits yeux bien fatigués, je regarde Kévin partir au boulot dans une normalité qui ne m’avait pas sauté aux yeux jusque là. Je quitte la Haute-Savoie avec des souvenirs plein la tête et surtout 1000 questions que je ressasse depuis sur le fait que les informations prises sur le Léman soient potentiellement transposables dans mes biotopes du nord est. Il me reste maintenant à battre ce nouveau record en allant le chercher seul, chez moi, dans des eaux beaucoup moins riches. Car bien que très reconnaissant envers Kévin, je ne peux n’empêcher de relativiser ces prises. Ce sont des poissons que l’on m’a servi sur un plateau et dont je n’ai pas eu l’opportunité de comprendre le comportement puis de mettre en oeuvre l’approche adéquate en conséquence. Avoir un nouveau record personnel sur le Léman, pour un Spécimen Hunter c’est quelque chose de « dérangeant » vis à vis de la notion de difficulté que cela peut renvoyer, quelque part ce record dévalorise mes records passés pour lesquels j’ai beaucoup plus dû lutter. Il va falloir maintenant remettre les choses à leur place, rétablir un ordre logique, indéniablement.

Je ne pense pas que je reviendrai prochainement sur le Léman, d’une part car je pense que j’y passerai plusieurs jours avant de trouver un début de solution et d’autre part car la parenthèse lémanique se termine presque parfaitement pour moi et c’est très bien ainsi, il y a tellement d’autres brochets au comportement différent à aller voir ailleurs et si peu de temps disponible pour s’y consacrer… Durant ces quelques jours, je dois bien avouer que mon plus grand regret et ma plus grande frustration furent le ressenti de l’atmosphère du lac. Si je savais pertinemment que j’allais pêcher la première fois une immensité, je ne pensais pas que l’activité de l’homme se ferait ressentir constamment présente, je n’ai jamais eu cette impression d’être « seul au monde » que je ressens assez souvent sur mes spots de pêche habituels où la connexion avec la Nature apparaît bien plus forte.

Le Léman restera à la démesure du pêcheur qui me l’aura fait découvrir

Mais aussi immense soit-il, le cheptel montre de plus en plus des signes de fragilité, les ressources qu’il contient ne sont pas inépuisables et j’ai peut-être eu la chance de pêcher le Léman dans des conditions que je ne reverrai plus jamais de mon vivant.

Respectant énormément les poissons et les lieux de pêche de mes hôtes aux quatre coins de la France, je continuerai à vivre discrètement et pleinement ma passion, riche de cette expérience. Bien que ces résultats sur les deux dernières années restent hors normes, je quitte un homme qui n’a pas fini de s’imposer des défis toujours plus insensés les uns que les autres et qui ne semble pas encore au sommet de son art et de ses capacités. Dans ce minuscule monde qu’est le specimen hunting français, je pense que je suis devenu un des fidèles supporter de Kévin tout comme j’espère qu’il deviendra un des miens quand je serai « dans le dur », dans ma quête d’une vieille chimère de rivière…

écrit par Joss'

La pêche ne peut être vraiment valorisée que si elle est pratiquée dans la difficulté, c'est une activité dépourvue de vérités mais sublimée de magnifiques histoires...

4 réponses à "Cinq jours à poncer"

  1. Jojo says:

    Merci pour ce partage joss c’ est comme toujours très agréable a lire et je me doute que ce ne doit pas être facile de remettre les pieds sur terre en ressortant d’ une telle semaine 😉
    je ne fait pas de soucis pour ton record rivière 😉 si tu ne lâche rien il finira pas se montrer mais alors chance ou pas chance? lol

    Répondre
  2. Greg says:

    Toujours un plaisir de te lire Joss :)

    Répondre
  3. Pépé says:

    Superbe site, avec des contenus époustouflants !

    Un adepte du no kill

    Répondre
  4. Gui says:

    Ils sont vraiment superbes les brochets du Léman! Merci pour le récit-reportage, on s’y croirait!

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