Brigitte, maman Brochet de Rivière

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A vrai dire, je ne me rappelle plus vraiment quand j’ai rencontré Brigitte pour la première fois. C’était un de ces dimanches printaniers où les hannetons sortent de terre des verts pâturages d’emblée coursés par le jeu des jeunes renardeaux de l’année, l’époque où les oisillons s’essayent avec maladresse à leur premier vol, le temps où les abeilles butinent les premiers pollens tandis que les grenouilles accompagnent en fanfare la lente descente crépusculaire d’un soleil plein de promesses d’été.

Un Dimanche pas comme les autres

Cette année là, la pêche de ce début de saison avait été plutôt sympathique avec de jolis poissons sortis, une bonne température de l’eau ainsi qu’un débit de la rivière idéal, nos jerkbaits s’en donnaient à cœur joie et les appareils photos avaient presque autant de boulot qu’une semaine de fashion week en plein Paname.

Nos jerkbaits s’en donnaient à cœur joie et les appareils photos avaient presque autant de boulot qu’une semaine de fashion week en plein Paname

Mais ce dimanche n’était pas fait comme les précédents, un vent tournant petit à petit à l’est et le soleil culminant dans son ciel bleu tel le pape au balcon, n’allaient pas nous faciliter la tâche. Pourtant une belle population piscivore armée de fibre de verre affluait au bord de MA rivière ce jour là, presque autant qu’un jour de carême sur la place Saint Pierre.

Le pape et les poissons

« Ils étaient rassemblés sous lui et d’un signe il leur promis du poisson pour tous »


07h, 08h, 09h, les heures défilent… RAS… pas la queue d’un poisson… seuls les splashs d’Eric me réveillent de temps à autre et me rappellent qu’une fois de plus, le cruel réveil dominicale n’aura servi à rien…

Il est maintenant 09h30 bien tassé quand les premiers rayons du soleil parviennent à nous dévêtir quelque peu. Si cette chaleur permet aux Génisses avoisinantes de se délecter de ce strip tease, cela annonce aussi une période de pêche encore plus difficile à venir… celle où les mamans pike tombent dans leur torpeur journalière, les têtes enfouies dans les algues ou les racines avec cet écriteau pendu sur la caudale « Do not disturb, jackass ! ».

Brochet dérangé

Typique femmelle brochet sur laquelle jeter n’importe quelle sorte de leurre est une pure perte de temps

Mais les week ends sont bien trop courts en cette période où les congés sont aussi loin que la France ne l’est de la sortie de la crise des subprimes, il est donc d’usage et vital de faire chanter continuellement les moulins tout en se répétant à tout bout de champ les dictons de ce cher Jean-Claude Dus « Vas-y fonce, sur un malentendu ça peut marcher. ». Les pauses clope à la pêche ? On ne connait pas !

Les pauses clope à la pêche ? On ne connait pas !

C’est un trou de verdure où chante une rivière…

Tandis qu’Eric pêche en amont, je me laisse dériver un peu dans la désillusion tout en mâchouillant mes biscuits secs qui n’en ont plus que le nom vu les dernières averses qu’ils ont pris sur la tronche, il faut dire que si ma pompe de cale était dotée de la parole, il ne fait nul doute qu’elle serait syndicalisée.

Bref, le décor de ce récit est planté, me voilà arrivé sur une zone verdoyante pour ne pas dire impêchable vu la densité des algues et herbiers qui la composent…

Tel un gosse perdu dans une grande surface et dans la détresse la plus totale, je me saisi du leurre pour les faibles, un ridicule petit b’freeze 100sp de Lucky Craft du colori nommé « Nishiki »… Tandis que je suis en train de monter la bête sur mon agrafe, je me demande pourquoi ils ont décidé d’appeler ce leurre b’freeze… Freeze comme gelé ? Ne pas bouger ? S’il est vrai que le leurre a une très belle tenue dans l’eau lors des pauses il apparaît clair qu’étant donné le courant qui file sous la coque et le nombre d’herbiers qui ne cessent de bloquer mon moteur avant, c’est tout le contraire de ce que je vais en faire… La taille des alevins qui nagent dans les quelques centimètres qui séparent la hauteur des herbiers de la surface de l’eau me conforte dans ce choix. Si je veux défoncer la fine gueule d’un jack de l’année passée, c’est LE leurre qu’il me faut.

Pointer 100 SP Nishiki

Le Nishiki est une des étapes techniques de la mise en couleur des estampes japonaises

Le moteur avant est ancré ou plutôt encore une fois empêtré dans ces foutus herbiers mousseux… cela a au moins le mérite de me tenir et de me bloquer le nez dans le courant, je peux alors me transformer en pitcheur fou à mon aise et ceci sans épinards s’il vous plait !

De toute façon je n’aurais jamais pu faire chirurgien, j’aimais trop peu l’école pour y user les os de mon fessier huit ans de plus sur une chaise inconfortable

Finalement c’est une pêche marante, on pitche tout autour de soi en peignant toutes les angles possibles tout en promenant son petit jerkbait au milieu des herbiers. C’est un peu comme jouer au Docteur Maboul, seul dans sa grande chambre de fils unique… Quand on touche un herbier le lancer est mort et on a juste l’air stupide… il n’y a personne pour se moquer. Si mes pitchs sont précis et efficaces, mes animations canne haute le sont beaucoup moins… Et pis merde quelle idée… De toute façon je n’aurais jamais pu faire chirurgien, j’aimais trop peu l’école pour y user les os de mon fessier huit ans de plus sur une chaise inconfortable.

Choucroute

Il semble acquis que les brochets juvéniles cherchent, de par leur mimétisme, à se fondre au milieu des saucisses

Plein les yeux

Il est maintenant presque 10h00 et ce fameux lancer arriva, un pitch grossier à 6h00, en plein dans le courant… une, puis deux animations… et…

…Et Brigitte sortie de nulle part, alors qu’elle somnolait en plein milieu d’un herbier, comme une fusée arrivant directement de Cap Canaveral pour casser la gueule à MON minuscule b’freeze !

L’eau est cristalline et la profondeur très faible, j’ai pu assister à toute la scène d’un violence rare…  Un seul… il n’aura fallu à cette dame qu’un seul coup de caudale pour s’élancer et venir m’arracher la canne des mains en se saisissant, du long de ses supposés 100cm, de mes 100mm de plastoc’.

Le combat s’engage dans tout ce foutu bordel vert et je vois de temps à autres la bestiole me montrer sa grosse tête dans une trouée, juste assez de temps pour que je puisse distinguer que cette m%$§ ! de b’freeze est juste piqué sur la partie gauche extérieure de sa gigantesque mâchoire inférieure… positionné ainsi, le leurre va être plus efficace en faucardage que cinq agents de la DDE réunis, ça s’annonce mal, très mal !

DDE

Logistique équivalente à la puissance de fauchage d’un b’Freeze 100SP

Les coups de têtes sont violents et me voilà au dessus de mon moteur thermique à tenir la bête en laisse tant bien que mal, j’appelle Eric au secours car en tant que pratiquant consciencieux du no kill, je n’ai même pas une foutue épuisette à bord… sans épuisette et avec autant d’herbiers… c’est cuit d’avance me dis-je…

Si les herbiers peuvent vite faire couper court au combat, ils deviennent à ma surprise des alliés. Brigitte se retrouve vite avec une perruque végétale sur la tête, toute prête à transformer les Jackson Five en Jackson Six. Je parviens alors assez vite à la positionner en surface, la taille de sa tête, à peine visible entre les saucisses de Francfort et les feuilles de choux, me fait vite penser qu’elle doit friser le mètre si elle ne le dépasse pas. Sa caudale est aussi large que les mains de mon instituteur de cours préparatoire qui nous collait des tartes à en souffrir rétroactivement toute sa vie. C’est une grande de Rivière, plus aucun doute !

Sa caudale est aussi large que les mains de mon instituteur de cours préparatoire qui nous collait des tartes à en souffrir rétroactivement toute sa vie


Si près et pourtant si loin

Brigitte est étendue à deux mètres de moi maintenant, aussi proche qu’inaccessible sans cette foutue épuisette…. Je quitte quelques instants des yeux la belle, pour jeter un œil  sur Eric que j’appelle maintenant depuis de nombreuses secondes qui me semblent interminables… Eric, voulant me venir à mon secours le plus vite possible, est rentré à fond sur le spot encombré et son moteur avant est lui aussi bloqué dans l’enfer végétal.

Le temps de retirer toutes les tranches de lard et les feuilles de choux de son moteur puis de rebrancher ses cosses de batterie, Eric arrive enfin et constate par lui-même la morphologie surprenante de Brigitte qui fait toujours bronzette calmement en surface, le leurre désormais fixé par les deux triples sur sa mâchoire, semble ridiculement petit sur elle…

Mais si la belle dame est entourée de verdure, elle n’en est pas moins verte physiquement. L’approche du bateau d’Eric l’effraye, j’ai le temps de la voir lentement se retourner pour comprendre qu’elle va utiliser toute la force du courant pour tenter un baroud d’honneur.

A peine ai-je le temps d’anticiper cet ultime rush que je n‘aperçois déjà plus Brigitte, je ne vois plus que son monstrueux battoir caudal la propulser sous la coque de mon bateau et son GPS semble indiquer clairement qu’elle s’apprête à rentrer en collision avec mon moteur thermique. N’ayant pas de formulaire pour faire un constat, pas même à l’amiable, inutile de vous dire que je serre les fesses autant qu’un visiteur de pyramide en pleine tourista…

Eric me cri d’ouvrir mon pick-up, mais mon manque d’expérience combiné à la force du poisson m’ont plongés dans un total autisme, un peu comme la première heure de conduite dans une  auto école, on vous hurle des trucs à tort et à travers mais rien n’imprime, rien ne fonctionne… mais la voiture avance toujours.

C’est dans la défaite qu’on se rend compte qu’on a perdu…

Je sens lentement ma tresse frotter sur l’arbre court de mon moteur thermique, ceci provoque dans le blank de ma canne comme un frisson de frustration qui se prolonge dans tout mon corps… Et puis, comme une syncope ou plutôt comme une asystolie, je ressens ce fatal et tant redouté mou dans ma ligne…  Brigitte glisse alors dans le fond tranquillement et quelques mètres de tresse jaune ondulent derrière elle comme les tissus au cul d’une voiture de jeunes mariés à pleine vitesse… Moi qui tenais tellement à maintenir le lien entre elle et moi, la rupture fut dévastatrice et cruelle, le divorce consumé à la vitesse de la lumière…

Si le premier sentiment qui s’empare de moi est bien la colère, à en balancer de l’autre côté du bateau un Calcuta 101DC… Je prends vite ma tête entre mes deux mains elle même glissée entre mes deux genoux pour sombrer lentement et seul dans la défaite, la désillusion et la déception. Si je n’aimais pas perdre au Docteur Maboul, au moins la défaite était matérialisée… tout du moins l’affreux « biiiip » diffusé par cette boîte infernale se chargeait de me le rappeler.

Docteur Maboul

« Le Docteur Maboul fut jadis utilisé par la sécurité sociale pour dépister les sujets atteints des maladies dites de Parkinson »


Mais là, en ce dimanche matin, RIEN… aucun « biiiip »… Je relève ma tête, la rivière est calme comme jamais… je scrute brièvement l’herbier où Brigitte a pris refuge, on dirait que rien n’a jamais eu lieu à cet endroit… En fait, si Eric ne semblait pas gêné à côté de moi, c’était comme si il ne s’était jamais rien passé. Seule la tresse déchirée sur plusieurs centimètres est la seule trace physique de ce combat perdu.

Ma boîte à leurre est plus légère mais j’ai le cœur bien lourd… La partie de pêche se termine dans un sentiment d’injustice et de fatalisme à la fois. Je continue de lancer des leurres par dépit, par besoin, pour faire simplement quelque chose de mes mains…

Ma boîte à leurre est plus légère mais j’ai le cœur bien lourd…

Les Génisses ne demandent plus de strip tease, elles ont compris que j’étais rhabillé pour quelques semaines… Qu’il est dur de retourner à l’entrainement pour quatre ans quand on vient de louper d’un rien une médaille olympique…

De l’eau coulera sous les ponts

Environ sept mois plus tard (et pas mal de becs entre temps pour faire passer la pilule), Eric me piquera sous le nez cette belle femelle à quelques mètres du lieu de la bataille désormais désherbé par les températures hivernales. Elle a une belle cicatrice à l’endroit où j’ai pu admirer pour la dernière fois mon b’freeze… l’histoire ne dira pas s’il s’agit bien là de retrouvailles ou d’un simple fantasme d’une nouvelle rencontre… Après tout il semble clair que Brigitte Lahaie ne tournera plus jamais de porno pourtant on peut l’écouter tous les jours à la Radio…

Brigitte

La supposée Brigitte originale

Ce poisson, sorti de nulle part en plein milieu de journée, m’a finalement beaucoup apporté… tant en humilité qu’en expérience… Paradoxalement, j’ai forgé un peu plus mon âme de passionné à travers cette cruelle défaite.

Je pense et j’ose espérer, qu’à l’heure où j’écris ces lignes, Brigitte nage toujours dans MA rivière évitant sans cesse les pièges de ces piscivores prêts à tout et peu scrupuleux, affrontant perpétuellement les humeurs d’un fleuve en crue. C’est en quelque sorte le fardeau (pour ne pas utiliser Bardot) que chaque poisson de souche naturelle et vivant dans un habitat naturel, est destiné à porter tout au long de sa vie.

Lors des longues journées d’hiver, je regarde et caresse les bords tranchants de mon moteur thermique à son bon souvenir… Désormais et depuis, beaucoup de belles mamans brochets se sont vues appelées, le temps d’un instant, par le prénom de Brigitte… Par simple supposition, par simple envie ou peut être par simple désir fantasmagorique.

Mur des lamentations

Et pendant des siècles ils se lamentèrent sur l’arbre à l’origine de leur miséricorde

« Les défaites nous ramènent aux choses essentielles, tandis que les succès ne font que nous en éloigner »  Ronald Lavallée

J’ai pris pas mal de brochets dans ma vie, des plus ou moins gros, des plus ou moins grands… mais, à l’inverse de tous ces poissons que j’ai eu la chance d’attraper et de photographier, Brigitte hante toujours mes rêves sur un sentiment d’inachevé… une nuit elle me parait immense, l’autre nuit elle me parait simplement jolie…

écrit par Joss'

La pêche ne peut être vraiment valorisée que si elle est pratiquée dans la difficulté, c'est une activité dépourvue de vérités mais sublimée de magnifiques histoires...

7 réponses à "Brigitte, maman Brochet de Rivière"

  1. B. says:

    Je connais bien cette histoire, puisque que tu me l’a raconté assez souvent… mais pourtant je ne l’avais jamais vécu et ressentis de cette manière… Merci pour ce récit et ce petit voyage à l’heure où la fièvre reviens en moi ! et que dire de ce fameux Nishiki???

    merci pour la balade photo !!!

    la bise

    B.

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  2. chamane51 says:

    Bien vu et plein d’humour !

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  3. Eric.6850 says:

    Joli délire !!! j’adore.
    Tu finis par en rire malgré la déception, elle est et restera l’anecdote que tout pêcheur se doit d’avoir connu pour ne pas finir sa carrière sans regret..

    Ps. me voir au milieu des saucisses fut un choc ! lol…

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    • canto says:

      superbe…
      ça fait du bien de lire un texte si bien écrit sur un blog de pêcheurs
      longue vie à Brigitte et à vos parties de pêche!!!

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  4. Jonathan says:

    Du grand art !
    Un récit très sympa, des illustrations pleines d’humour.
    Même les non-prises peuvent être inoubliables.
    J’espère que par l’écriture tu trouveras le moyen de soigner tes névroses ;) Parce que lorsque je lis « Lors des longues journées d’hiver, je regarde et caresse les bords tranchant de mon moteur thermique » ça fait carrément flipper ^^

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  5. G0ne Fishin9 says:

    fantastique variante sur le thème du « the one that got away »…
    ces poissons là sont clairement ceux qui nous marquent à vie, preuve supplémentaire s’il était besoin que nos échecs nous définissent au moins autant que nos succès.
    je salue le délire créatif, c’est du très bon taff.

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