Au presque parfait

Au presque parfait

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La saison s’achève et je n’ai écris qu’un seul article relatant mes sorties de pêche et je dois bien vous avouer que j’ai dû me motiver plus qu’à l’accoutumée pour écrire celui-ci.

Cela peut s’expliquer en partie du fait que cette saison, j’ai énormément pêché seul et du coup très peu partagé tous ces moments sur l’eau. Ces moments n’appartiennent qu’à moi et c’est avec une certaine pudeur que je me risque de temps à autres à en faire la narration. Si cette solitude était de temps à autres pesante, elle fut globalement d’une richesse insoupçonnée, je ne me suis jamais aussi bien investigué intérieurement que cette année. Je maîtrise mieux mes points et mes temps faibles, la gestion des influences, mes intuitions et ma force de conviction. Une des qualités d’un bon pêcheur, c’est de lier un lien particulier avec la solitude et finalement de n’avoir besoin de personne.

La solitude trouble les cerveaux qu’elle n’illumine pas. Victor Hugo

C’est en partie quelques unes de ses qualités qui m’ont permis de toucher des poissons sympathiques début mai en lac. Si il m’est de plus en plus difficile de narrer la prise d’un poisson de lac tant l’atmosphère et l’ambiance  y sont souvent neutres, c’est toutefois ce que je vais essayer de faire.

L’excitation

Nous sommes début mai et j’ai déjà quelques poissons corrects dans la carte SD mais rien de vraiment satisfaisant pour un début de saison. Il faut dire que d’une part la difficulté de mes objectifs est en perpétuelle augmentation, je suis toujours dans l’envie de progresser, une session qui aurait pu me rendre euphorique il y a quelques années est aujourd’hui savourée différemment, avec bien plus de recul de d’autocritique mais toujours autant de plaisir.

D’autre part, le plaisir, cet épanouissement constant de la vie, je ne le ressens réellement que dans certaines configurations. En ce sens, je privilégie aujourd’hui davantage le cadre plutôt que la destination en elle même, cela donne d’autant plus de relativité à ma pêche. Comme chaque année, j’avais déjà ôté d’office de mes pensées, l’envie de faire une ouverture sur des grands plans d’eau, au milieu de la cohue de pêcheurs stressés et en carence d’Omega 3. Je trouve que cette omniprésence humaine casse la connexion que je peu lier avec la nature pendant mes sessions.

En ce vendredi 16 mai, je pars donc de bon matin au bureau, plus déterminé que jamais, avec le bass boat attelé dans la volonté ferme de pouvoir me libérer tôt et tenter un coup du soir providentiel avant d’enchaîner le week end. Venir avec le bateau chez les citadins avant de partir en hermitte pour deux jours, c’est un peu comme se faire mal avant de se faire du bien, se menotter avant de briser ses chaînes, s’enfermer avant de redécouvrir la liberté . Cela décuple ce sentiment de déconnexion de la vie active. A chaque fois j’ai un peu l’impression de partir en expédition, vers l’inconnue… et j’aime particulièrement ça.

Je boue, impatient comme à chaque fois sur ma chaise, regardant en boucle sur internet les prévisions qui ne sont pas vraiment propices pour vraiment pêcher correctement, mais il est hors de question que je change d’avis. Il est pile 17h00, quand je sors et prends pied au plancher l’autoroute, si tout coulisse à 18h30 j’effectue mon premier lancer, hoooo yeah !

Improvisation et adaptation

J’avale les kilomètres en prêtant une attention toute particulière à la vitesse de rotation des éoliennes au loin et arrive rapidement sur la première mise à l’eau. Le dos encore un peu engourdi par la route, j’ouvre la portière et me retrouve en tête à tête avec le lac. Le ciel, bien que ponctué de quelques nuages fuyants par un fort vent du nord, est d’un bleu bien marqué, un cocktail qui fonctionne régulièrement sur les beaux poissons ici. En étant un minimum lucide, j’aurai vu tout de suite que le lac était vraiment impraticable dans ses conditions. Des creux de 50cm essayent de me dissuader de tenter de mettre à l’eau et j’ai beau scruter toute la surface du lac, je ne vois aucun autre bateau…

Mais la passion est plus forte que la raison, je tente un coup de poker en changeant de mise à l’eau 15km plus loin. J’arrive sur la seconde mise à l’eau et les conditions ne sont pas beaucoup plus favorables… Je tente quand même, sur l’instant, cette chance de pouvoir tenter la pêche seul sur l’eau, m’enthousiaste plus que tout autre chose.

Les vagues redoublent, synchronisées avec les rafales de vents. Elles deviennent tellement formées que lorsque que je suis en train de mettre à l’eau, de temps à autres elles soulèvent le bateau de la remorque, j’ai même de l’eau qui rentre par le coffre arrière, c’est dantesque mais j’ai la banane. Me voilà aussi trempé qu’excité, mais je suis enfin sur l’eau, apaisé et à la fois chahuté de toute part par les vagues. Il m’est simplement impossible de me tenir debout à bord. Je tente, par séquences de quelques secondes de mettre en route le sondeur, de chercher la bonne boite de leurre et de pester sur les deux trois trucs à grignoter que j’ai oublié, par précipitation, dans la voiture…

Si la pêche dans ces conditions n’est pas vraiment une partie de pur plaisir, j’ai au moins l’immense honneur d’être seul sur le lac, toute cette immensité pour moi tout seul, c’est toujours un sentiment qui me transporte. Cette sensation de solitude absolue, comme si rien ne pouvait interférer, comme si je maitrisais tout, comme si le temps s’arrêtait.

Je suis obligé d’effectuer tous les trajets et toutes les dérives le nez face aux vagues, la ligne de flottaison est régulièrement dépassée par les vagues, il faut toujours avoir un oeil sur le positionnement du bateau et être réactif sous les 5 secondes, ce n’est vraiment pas évident. Je parviens tout de même à me placer le long d’une cassure que je connais bien, elle ne contient la plupart du temps que des poissons juvéniles de 2 à 3 ans mais cela me donne déjà un bon indicateur de l’activité du moment et du positionnement des poissons par rapport à la thermocline.

Mes gestes sont rapides et précis, je dois me placer sous le vent car avec des leurres de faible grammage, un lancer face au vent ne part qu’à 10 mètres du bateau dans ces conditions. Rapidement j’enregistre les premières touches sans les concrétiser. Ce n’est pas grave, je ne suis pas là pour piquer ces poissons mais uniquement pour prendre quelques infos. Vu le nombre de touches ce jour-là, il semble que les poissons se soit remplacés par rapport à ces derniers jours, moi qui déteste pêcher très profond, voilà une bien bonne nouvelle.

Voilà déjà une demi-heure que je me fais bercer par les vagues, j’ai quelques informations en poche comme le positionnement des poissons, leur réaction du moment, la composition des fonds ainsi que la hauteur de développement des herbiers. Je me décide donc à commencer dès maintenant et pour deux jours, ma pêche de prédilection, celle des grands poissons.

Les cinquante premiers lancers ne sont pas concluants. Mais dans cette pêche c’est une normalité, je ne m’en fais pas, les grands brochets de lac sont des poissons autant lunatiques qu’opportunistes, le colori de mon leurre me semble en adéquation avec la luminosité de ma profondeur de pêche, je n’ai pas non plus l’impression de pêcher trop « gros » pour un début de saison, la confiance est là.

La fatalité heureuse du pêcheur

Je me laisse dériver de temps en temps pour économiser un peu les batteries et prospecter des secteurs que je ne maitrise pas complètement. Le sondeur m’indique des herbiers intéressants à peigner que je ne connaissais pas et que je suis surpris de trouver là. Je décide d’insister sur la zone et au même moment mon sondeur décide de s’éteindre, il doit sûrement y avoir un faux contact mais la bateau tangue vraiment trop et je ne peux pas me mettre debout pour y regarder… Il va falloir faire sans et pêcher uniquement avec ma mémoire car dans ces conditions, impossible de prendre correctement contact avec le fond et d’évaluer approximativement la profondeur.

Cela fait déjà une heure que je pêche et les convictions du jour finissent par payer. A 20m du bateau je prends un blocage sérieux sur mon leurre de 25cm, je ferre puissamment pour compenser la courbe de la tresse et lance à moi-même, comme j’ai l’habitude de le faire sur les beaux poissons, un « c’est dedans ».

Comme à mon habitude, je ramène le poisson en lui mettant beaucoup de pression. Il n’effectue aucun coup de tête, je sais déjà, avant qu’il arrive sous le bateau, qu’il est « maillé ». Sans trop de surprise je vois arriver un joli poisson sous le bateau, pas le monstre non plus, mais un qui me fera largement assez plaisir vu le contexte du jour. Le poisson me voit et commence alors une belle série de rushs puissants.

Je suis spoolé en tresse de 65lbs et j’ai toute confiance en mes nœuds et mes triples. Je ramène le poisson rapidement avec fermeté, l’épuisette est déjà prête et ce poisson est épuiseté rapidement dans les règles, le combat n’aura pas duré plus d’une minute. Quand on pêche seul, il faut que tout soit bien ordonné sur le bateau, avec l’habitude, je pourrai même trouver les yeux fermés chacun de mes accessoires à bord. En fait le pêcheur solitaire a plein de petits tiques, mais tous ces petits tiques réunis finissent par former une organisation bien rodée et un pêcheur capable d’effectuer une chaîne d’actions bien précises rapidement. Quand j’ai un invité à bord, cette petite organisation coutumière en devient toute chamboulée. Quand on pêche de plus en plus seul, on a de plus en plus de mal à être accompagné.

Interruption momentanée d’un tête à tête avec moi même

C’est encore bien frais et fou de rage que ce brochet secoue la tête dans tous les sens pour se libérer du leurre. Un petit cri de rage surgit du fond de moi, porté par l’adrénaline du moment et aussitôt effacé dans le sifflement du vent du nord. Je me sers de ma main droite pour maintenir l’épuisette dans l’eau et de ma main gauche pour me tenir sur le bateau, c’est assez folklorique. Je dois me rendre à l’évidence, dans ces conditions je ne peux pas arriver à faire une photo correcte seul et les quelques coins à l’abri du vent sont encore à bonne distance.

Je décide toutefois de privilégier la photo vu les conditions météo annoncées pour les jours à venir, j’ai conscience qu’en allant me planquer dans un coin à l’abri du vent, je n’aurai plus assez de temps pour repêcher correctement aujourd’hui, tant pis.

Je me laisse donc dériver pendant plusieurs minutes avec le poisson dans l’épuisette. Par expérience, je sais que lorsque je dois me déplacer un moment conséquent avec un poisson, je lui laisse systématiquement le leurre dans la gueule, un poisson transporté après une décroche du leurre stress beaucoup plus qu’un poisson laissé « en l’état » après sa capture. Il est même conseillé, suivant le comportement du poisson, de lui masquer la vue avec un chiffon mouillé. Si l’on respecte tous ces fondements et que le filet de l’épuisette est assez profond pour que le poisson puisse se stabiliser, alors les chances que le poisson reparte en l’état sont maximales.

Savourer comme un arracheur de dent

Les minutes passent et j’atteins enfin cette petite crique isolée. Je suis toujours seul au monde sur le lac, je pourrai hurler de joie que personne ne m’entendrait, je pourrai relâcher ce poisson dans l’instant que personne ne le saurait. En ce qui me concerne, le sentiment de solitude ponctue et bonifie la magie de ces instants.

Tant bien que mal, je maintiens mon pied pour stabiliser l’épuisette et je commence à monter le trépied pour y fixer l’appareil photo.

Le poisson est encore bien furax et je prends quelques secondes pour le mesurer, le décrocher et le calmer. Il est vraiment massif et bien proportionné, je savoure la couleur de sa robe et me rend compte que ce poisson a quelques marques au niveau de la mâchoire inférieure et que donc il a déjà été pris. Il faut se rendre à l’évidence, si quelques pêcheurs sur ce lac, ne pratiquaient pas le catch and release, il me serait presque impossible de toucher de tels poissons régulièrement tant la pression de pêche y est en constante augmentation.

A la va-vite, je tire 4 photos à la télécommande en ayant l’impression qu’elles sont toutes à peu près correctes. Je décide de relâcher directement le poisson qui repart instantanément. La réussite est presque totale, tout se passe comme je le souhaitais.

Je me jette alors sur le réflexe pour m’apercevoir que seulement 3 photos ont été prises et une seule parait vraiment correcte, yes il restera une trace de ce souvenir !

C’est tout ému, comme à chaque fois que j’ai la chance de prendre un beau poisson, que je range toute la logistique de capture. Je me rends alors compte que sur un des triples, ce brochet m’a laissé un petit souvenir… Un cadeau qui rappelle, que notre passion est loin d’être anecdotique et que nous mutilons la plupart de nos prises, cette souffrance que nous leur faisons subir, juste pour notre petit plaisir égoïste de pêcheur.

Entre agrafes, sleeves et autres émerillons, le cadeau non désiré d’une inconnue

Je n’ai pas besoin de réfléchir pour savoir que je ne relancerai pas. Cette journée devait se terminer ainsi, le vent assourdissant les oreilles du seul pêcheur qui retourne heureux à la mise à l’eau avec un sentiment savoureux d’accomplissement personnel.

Alors que je remets le bateau sur la remorque, je remarque que la sonde du bateau a complètement bougé lors de la précédente mise à l’eau… en bref je viens de pêcher avec une sonde pas du tout parallèle avec la ligne de flottaison et donc avec des infos complètement erronées. Mais je crois que j’étais tellement dans mon délire de pêcher dans les éléments déchainés que j’en ai oublié toute sensation de réalité. Preuve, s’il en est, que nous avons de plus en plus ce travers de tomber dans la confiance 100% électronique et que cela tant à nous faire perdre la compréhension de la nature et les règles fondamentales qui la régissent.

Ce soir-là, je me coucherai, heureux, face à un lac vide et déchaîné, les mains humants encore cette odeur si particulière du mucus d’esox lucius.

Profiter de l’éphémère magie de l’instant présent

Depuis ce vendredi, j’ai  toujours avec moi, à chacune des mes sorties de pêche, la dent de ce brochet pris seul, face aux éléments.

Les jours suivants il y aura aussi d’autres jolis poissons qui me rendront visites, mais ça, ce sont plein d’autres histoires qui valent la peine, ou pas, d’être racontées ici ou ailleurs.

écrit par Joss'

La pêche ne peut être vraiment valorisée que si elle est pratiquée dans la difficulté, c'est une activité dépourvue de vérités mais sublimée de magnifiques histoires...

3 réponses à "Au presque parfait"

  1. Jojo says:

    Super Joss :) encore un partage sans états d’ âme on voit que tu vis ce que tu raconte et c’ est vraiment bien d’ arriver a l’ écrire aussi bien :)

    Répondre
  2. jajiboux says:

    Certes le fish est beau…..ms j crois que l ego du pêcheur est un poil trop haut…t en fait trop!!!

    Répondre
    • Joss says:

      Le but de mes articles est surtout de replonger le lecteur dans l’ambiance le temps de la trêve hivernale, j’essaye clairement de passer au second voir troisième plan les prises ainsi que toute la logistique qui m’a permis de les prendre, comme quoi des fois on peut faire abstraction de la profondeur des choses et ne retenir que les images…

      Répondre

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