Paulus Hochgatterer, Brève histoire de pêche à la mouche

Paulus Hochgatterer, Brève histoire de pêche à la mouche

Paulus Hochgatterer, Brève histoire de pêche à la mouche, Quidam Editeur, coll. Made in Europe, avril 2010.

Brève histoire de pêche à la mouche est un récit court et dense qu’on aime lire entre deux temps, entre deux lieux, dans un aéroport ou un hall de gare par exemple, car avec ce livre on sait ne sait pas vraiment où l’on va et on ne sait plus vraiment où l’on est…

 

Trois amis : Je (le narrateur), l’Irlandais et Julian, psychiatres de métiers traversent l’Autriche un 11 septembre 2001 pour une partie de pêche à la mouche. Chacun d’eux porte à sa manière une humanité particulière, cette sorte d’humain trop humain qu’on porte en soi comme par nature et dont on ne peut se séparer même à la pêche semble dire Paulus Hochgatterer. Cet état d’âme ne semble pas soluble dans les eaux vives ou dans les relations souvent alchimiques de l’amitié ou de l’amour et fait de cette Brève histoire de pêche à la mouche un objet littéraire halieutique que l’on a peu l’habitude de lire.Donc, nos trois « psy » prennent la route par une journée de septembre pour se rendre sur les bords de la Salza (massif du Hochschwab), la rencontre avec une charmante serveuse rousse dans un restoroute attisera (si l’on considère qu’une femme lorsqu’elle entre dans un club d’hommes a autant d’effet qu’une boule de bowling filant vers un strike) chicaneries et jalousies, refoulés et angoisses. Journée que l’on pourrait presque dire riche et intéressante au regard de la profession de l’auteur (psychiatre également) et dont la finalité halieutique va rehausser l’intérêt de quelques éclats sans pour autant en changer le cours.

« Il écarta les bras d’un mètre :
- Je te dis, qu’il faisait cette taille-là » Colum McCann, Le chant du Coyote, 1995.

On devine à travers quelques allusions littéraires furtives, des traces, des indications, peut-être même un sens caché. Et pourtant ces mêmes références semblent faire glisser des idées acquises dans un monde mouvant et incertain, l’auteur s’amuse à rendre le réel d’un irréel palpable, presque visible et solide. L’impensé se dit à demi-mot, et l’imaginé se métamorphose en vécu quand ce n’est pas inversement. La réalité ordinaire du monde apparaît une dernière fois après la date du 11 septembre avec un regard peu amène sur l’Autriche à la manière d’un Thomas Bernhard dans la Place des Héros. Le récit plonge ensuite dans son univers narratif. On a alors l’impression de lire Jack Kerouac dans le début de Sur la route lorsqu’il évoque en utilisant lui aussi le pronom « Je » comme narrateur « le complexe de Schopenhauer » où il voit le monde comme une représentation subjective à travers le prisme de l’illusion. Les pistes sont brouillées et le lecteur est parfois dérouté, illusionné et même leurré….

Mais – pour nous – c’est surtout avec Colum McCann que l’auteur ouvre sa nouvelle. Première référence placée en exergue de son ouvrage avec une phrase pleine d’humour que chacun de nous a dû prononcer au moins une fois dans sa vie de pêcheur semble dire que la pêche à la mouche ne doit pas être prise au sérieux à moins qu’il s’agisse des pêcheurs ou bien encore de l’histoire elle-même. On ne saura pas ! Mais avec Colum McCann, Paulus Hochgatterer ne se trompe pas. Il tient là un auteur dont l’écriture sait faire corps avec le lecteur : « Tout acte a des causes qu’il faut aller chercher dans un lointain passé, dans tous les instants de la vie, qui finissent par conduire malheureusement à un moment particulier » écrit-il dans le même ouvrage. Les hommes n’échappent pas à leur passé ni à leur destin. Ils n’échappent pas à ce qu’ils sont mais ils ont la rivière, la pêche et chez McCann, ces deux mondes indissociables recèlent un pouvoir salutaire. Ils permettent d’oublier, de faire le vide : « C’est la loi de la rivière, me disait-il, elle est vouée à tout emporter sur son passage », une sorte de génie du lieu et peut-être qu’avec Paulus Hochgatterer on pourrait parler d’une psychologie de la rivière. D’ailleurs on devine (page 66) que l’auteur convoque le psychologue autrichien et ami de Freud, Otto Rank (Traumatisme de la naissance), pour imaginer que les waders provoquent, chez le pêcheur à la mouche, l’étrange sensation de porter des couche-culottes ! Une sorte de régression infantile qui s’estompe en entrant dans l’eau, élément maternel originel ! Il fallait oser…

La rivière, nos trois hommes y passent une partie de leurs loisirs sinon de leur vie, ils ne doivent pas en sortir indemnes. Elle court dans les pages du livre, elle surgit ici ou là par des résurgences cachées. Ils imaginent avoir emmené avec eux l’accorte serveuse « une fille formidable ». Ils imaginent utiliser ses cheveux, ses cils, son duvet pour en faire des mouches. Est-ce un fantasme ? Est-ce une allégorie rêveuse d’hommes où la femme devient objet, transformant la pêche à la mouche en coït avec la rivière et ses poissons ? Ils l’imaginent aussi, nageant sensuellement dans le courant, nimbée de bulles scintillantes par milliers, ou fabriquant de petits édicules de pierres le long du cours d’eau, transformant ainsi le paysage en jardin zen à la manière de Sylvia dans Un bon jour pour mourir de Jim Harrison.

Sans se tourner vers moi, il dit doucement : « Le crépuscule est la brèche entre les mondes », Carlos Castaneda, L’herbe du diable et la petite fumée, 1968

Le temps s’étire, les cannes dans leurs mouvements de balancier découpent l’air comme les aiguilles d’une horloge découpent le temps. Arrive le coup du soir, une brèche entre les mondes.

C’est à la page 75 que la rivière prend une tournure étonnante et singulière : « Il y a au-dessus de la rivière une lumière bizarre… comme si un filtre supprimait les bleus… » Au même moment Julian en entrant dans l’eau commence à boiter. Est-ce parce qu’il n’écrase pas l’ardillon de ses hameçons ? Est-ce parce qu’il va à la pêche avec un assommoir à poisson (son « priest »), ou qu’il ne songe qu’à des recettes subtiles pour accommoder l’ombre dont la chair lui semble si délicatement parfumée de romarin ?

Etrange contradiction qui dans la pâleur du coup du soir prend une tournure surnaturelle. Julian ferre un omble magnifique, parvient à le ramener avec l’aide de l’Irlandais, puis subitement sort son « priest » et frappe violemment la tête du poisson. Un geste brutal, « la blessure sur la tête du poisson éclate comme une fleur rouge ». L’Irlandais interdit, suffoque de colère, Julian prend peur, s’enfuit en regagnant la berge et en escaladant un talus il tombe malencontreusement dans un champ de datura, « l’herbe du diable ». La plante est urticante mais c’est par sa consommation que les chamanes Yaqui parvenaient à entrer dans des états de conscience altérée. Ils quittaient leur corps (l’incorporéité) pour voyager ou guerroyer. Le narrateur voit Jullian (le Juan de Carlos Castaneda ?) flottant entre deux eaux, un œil ouvert vers la surface comme un poisson, accède-t-il à la vision d’un monde différent, à un monde-autre ?

Le livre nous plonge dans un temps distendu, ouvert comme une brèche par le coup du soir. La pêche de la truite serait alors peut-être une sorte de psychodrame à situer entre Eros et Thanatos, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, entre le corps présent dans les eaux vives et l’incorporéité, entre rationalité et fiction, entre analyse psychologique et conscience altérée ?

Avec Paulus Hochgatterer on ne sait jamais trop, c’est ce qui fait la qualité de cette Brève histoire à la mouche.

écrit par Chamane 51

"Le chamane est entouré de poissons pour indiquer qu'il se trouve dans le monde des esprits, sous l'eau."

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