L’Usure

L’Usure

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Cette saison avait pourtant démarré sur des chapeaux de roue. Alors que je rongeais, fidèle à la tradition annuelle, mon frein lors de la trêve hivernale toujours un peu plus longue, c’est remonté comme une pendule que j’ai pu passer cinq jours sur le Léman avec un record à la clé.

Je suis retourné dans mon « chez moi », attendant l’ouverture nationale, avec l’impression d’avoir pêché « ailleurs » dans une aparté halieutique qui ne correspond presque en rien à la normalité de mes autres sessions au cours de la saison.

Retour aux affaires

Puis le grand jour tant attendu est (fatalement) arrivé, le saint sacré jour du pêcheur de carnassier auquel j’ai participé loin des regards sur ma chère rivière, si belle et si difficile. Cette difficulté fascinante qui définit si bien la raison d’une passion pas comme les autres et délimite les contours en fluctuation incessante de ma pêche si spécifique.

Non cette année encore la quantité ne m’intéressera pas et je me semble correctement préparé pour affronter le vide, pour avoir la chance de déclencher un trésor à nageoires, cette licorne chimérique d’eau douce qui me ferait passer pour un autiste schizophrène si je prenais la liberté d’en parler en publique au quotidien.

Variety is the spice of life

Je me suis toujours méfié des certitudes halieutiques, elles émergent trop souvent de la mémoire du pêcheur et le pousse fréquemment à commettre les mêmes erreurs encore et encore…. Un schéma dans lequel, à force de succès ou plutôt de prises plus ou moins accidentelles et aléatoires, il s’est enfermé. Cette session lémanique a cassé pas mal de lignes de conduites que je m’étais fixé pour ma pêche et pour le coup je souhaite profondément laisser ces intrigues influencer mes habitudes et mes certitudes lacustres.

La pluviométrie aidant, c’est donc bien trop tôt à mon goût dans le déroulement de la saison que je me retrouve à mettre mon bateau à l’eau en lac, ces eaux stagnantes, véritables cuves à nitrates, me surprennent, rarement à mal, par leur turbidité et leur température.

La pêche en lac est pour moi comme un plat préparé, pas besoin de cuisiner, il n’y a qu’à chauffer et consommer dans la foulée. L’avantage, c’est que l’on est rarement surpris par le goût de son plat et quand bien même on ne sait pas réellement ce qu’on ingère, les exhausteurs de goût se chargent de tromper les papilles comme il se doit. Ou comment avoir l’impression d’être repu avec sensations gustatives à la clé alors que le contenu ingéré est en fait bien pauvre en nutriments. En d’autres termes, je vois davantage la pêche en lac comme un substitut et la trouve largement moins valorisante que la pêche en fleuve.

Tout en me laissant dériver dans le vide d’activité (ou l’océan d’inactivité pour ceux qui voient le verre à moitié plein), je songe alors à la réelle raison de ma présence ici plutôt qu’en rivière… Est-ce une thérapie ? Une voie rapide pour ma faiblesse  halieutique avec un accès direct à la facilité, et ce, sans péage ?

Les poissons sont globalement peu coopératifs les weekends, la pression de pêche leur colle une certaine gêne dont ils peinent à se défaire et pensent encore moins à se nourrir sereinement.

De temps à autres, par chance plus que par réelle maitrise, on parvient à cadrer un poisson lunatique qui a le nez planté dans les herbiers par dix mètres de fond, dans le cône de la sonde. S’en suit alors l’organisation savante d’une logistique d’encrage juste au-dessus de l’intéressé puis un dandinement dans les règles d’un leurre aux effluves de phtalate et de bisphémol dont on espère que les contrastes marqués de la peinture, elle aussi toxique, finiront par déclencher une attaque.

La touche est plus que timide, le combat presque inexistant, le premier poisson sympa de la saison est là, sorti un peu de nulle part d’une inactivité ambiante… « C’est bon chérie je peux rentrer à la maison, j’ai finis mon affaire ».

Session réussie pour autant ? pas si sûr…

Même le débriefing d’une session plus ou moins réussie s’en trouve changé. « Tu te rappelles quand on faisait bouger des métrés au jerk ici, ces attaques à vue c’était vraiment le pied… ». Une pêche du présent qui se conjugue bien trop avec la Nostalgie d’hier finalement. La pêche du brochet comme on l’aime, c’est fini… « Bordel, dis-moi si je me trompe, jamais on arriverait à faire pêcher le brochet à un anglais ou à un irlandais comme on pêcherait le lieu en mer… si ? »

Under the pressure

La pression de pêche… concept presque inconnu de tout nord-américain, est un phénomène aux multiples effets assez complexes. On peut ainsi se retrouver fréquemment, avec des pêcheurs plus ou moins volontairement égarés qui gravitent autour de vous alors que, tout comme eux, vous ne prenez rien. Comme si cette sortie loin de leur foyer avait provoqué en eux une carence en chaleur humaine qu’ils sont venus soulager à coup de « alors ça mord » plus ou moins intéressés.

Et que penser des ces pêcheurs qui viennent partager votre peine à la mise à l’eau par un « comme quoi avec tout votre matos, vous ne prenez pas plus de poisson que moi », histoire de vous transmettre leur frustration du jour… « Ecoutez monsieur, pour moi une journée de pêche classique c’est une à deux touches par jour, c’est comme vivre dans l’abstinence d’un monastère pour finir par se taper Miss France… m’voyez ? ».

Je n’ai rien contre la sociabilité halieutique bien que je sois toujours allé à la pêche par besoin de tranquillité. Mais quand on se retrouve sur une dérive, à devoir faire la queue pour pouvoir passer le 4ème leurre de la matinée sur le 3ème brochet qui n’a pas encore daigné monter, cela confère à la pêche un certain goût de consumérisme qui m’horripile au plus haut point.

J’ai connu ce lac quand les brochets étaient moins en nombre et la pêche bien plus aléatoire, on pouvait aisément organiser sa pêche sereinement, la pêche n’était pas toujours facile mais les poissons demeuraient assez tranquilles et surtout, le gâteau était assez grand pour tout le monde.

Le vieillissement du cheptel faisant, je m’étais dit que tout le monde allait prendre de jolis poissons et que ça serait la fête de la pêche où à peu près tout le monde en sort content, comme j’ai pu le constater à de nombreuses reprises en Hollande. Que nenni, certains pêcheurs, à force de beaux poissons, ont pris simplement la grosse tête, affichant sans cesse un rapport de performance entre eux et les autres et se sentant, par la même occasion, obligés de se manifester lors de la prise d’un beau poisson sur internet, un poisson qu’il n’aurait pas pris… Mais pire, faisant également prendre part à leur jeu puérile, des jeunes pêcheurs jusqu’alors humbles et simples. Finalement quel que soit la qualité du cheptel, le pêcheur Français tend à rester bien peu intéressant, oscillant du syndrome du préleveur raisonné jamais content au syndrome du champion du monde pratiquant un no kill ultra propre.

Entre les locaux qui ne voient pas d’un bon œil l’explosion de la pression de pêche et qui jouent des coudes pour tricher avec les nouvelles mesures de la réglementation, ceux qui y voient une manne économique (et les enjeux qui vont avec) puis les pêcheurs qui se tirent la bourre entre eux sur un fond de jalousie. Bien que le chant des grues en pleine migration me berçait tout autant que par le passé, je n’avais plus vraiment ma place dans ce concert

Les rares fois où j’ai pu changer les règles, où j’ai pu me rendre sur l’eau en pleine semaine en choisissant les conditions qui allaient bien, je n’ai pas été déçu. Ni par la faible pression de pêche et ni par l’activité des poissons nettement accrue, un simple hasard ? Certains mammifères ont modifié leur mode de vie pour le décaler par rapport à l’activité humaine, les poissons sont ils si stupides que cela ?

J’ai toutefois réussi à trouver un avantage en la pression de pêche, c’est le soutien moral entre pêcheurs. Quand l’inactivité est à son paroxysme, il devient d’usage de se réconforter entre pêcheurs quand la pêche est bien difficile, comme si l’échec collectif atténuait la frustration. Quand je prends une taule en rivière, seul sur mon bief, c’est la boule au ventre que je rentre chez moi, triste de ne pas pouvoir me satisfaire du désarroi d’un confrère.

Le plus gros brochet de ce début de saison : photos ratées et poisson gravement blessé… Tout faux 

Le regard des autres

C’est peut être en partageant sa passion avec les gens qui nous connaissent le mieux qu’on peut se rendre compte qu’on est en train de sortir du couloir venteux qui nous faisait avancer.

Un matin, je montrais les poissons lacustres pris lors de ces dernières années à ma fille, elle ne faisait que réitérer d’une photo à l’autre  « c’est un poisson, c’est un poisson, c’est encore un poisson ». Elle ne se trompait pas, ils se ressemblaient tous plus ou moins, n’importe quel novice en la matière aurait fait le même constat : le même paysage vide en arrière-plan, la même tenue coupe vent, le même angle de prise de vue… A quoi bon rallonger la liste pour y intégrer une photo ne se démarquant en aucune façon des autres ? A quoi bon partager ici toutes les photos, plus ou moins clonées l’une sur l’autre, d’une saison qui ne m’a guère passionné.

Où vont les souvenirs quand ils se perdent ?

Lors de la petite enfance, peut-on avoir un regard influencé et biaisé sur la simplicité des choses ? Je ne crois pas. La vérité était peut être là, je viens de passer des années à courir après un fantôme pour au final constituer un portfolio de jolis poissons se ressemblant tous plus ou moins par rapport aux autres et dont certains n’ont même pas d’histoire car je peine à me remémorer le moment de leur capture. Quand on cherche un fantôme, les spécialistes vous diront que c’est un peu un passage obligatoire… Mais que reste-t-il concrètement de tous ces moments à « souffrir » seul dans la persévérance matinale d’un frais dimanche matin.

Human after all

La première force d’un spécimen hunter, son premier atout, c’est sa force mentale. En ce début d’automne il fallait se rendre à l’évidence, mon mental était trop émoussé pour pêcher sérieusement. Un bon pêcheur de spécimen se connait très bien, il sait que, si avant d’envisager une session de pêche, il n’est pas à 200%, les chances de réussir la session sont infimes.

Inutile de partir à la guerre sans les armes, difficile d’être optimiste quand on sait ce qu’il faut mettre en œuvre pour toucher un joli poisson. Alors, de semaines en semaines, assez usé par l’énergie dépensée dans le cadre professionnel, j’ai quand même traîné mon âme sur quelques cours d’eau sans trop vraiment de succès, sans trop vraiment avoir envie de partager ma passion et mes échecs, sans trop de photos souvenirs…

Quand je parviens à prendre un poisson autour des 80cm, je n’y trouve plus vraiment de plaisir mais juste la gêne d’avoir piqué une fois de plus un « mauvais poisson ». Je ne regrette pas vraiment de ne plus parvenir à prendre de beaux poissons régulièrement, je regrette avant tout avec nostalgie mon état d’émerveillement que je pouvais avoir il y a encore 5 ou 6 ans, sublimé par la prise d’un poisson du même acabit.

Un modeste poisson de rivière pris il y a 5 ans et qui m’avait fait vibrer comme jamais

Oui quelque part, on peut dire que je me suis perdu…

Et comme si le sort devait s’acharner, lors des sessions où je savais que le mental était déjà effrité, je ne parvenais qu’à déclencher des poissons de taille modeste sur des gros leurres, typiquement ce que je cherche à éviter en pêchant de la sorte. Pire même, quelques beaux poissons tomberont lors des sessions découvertes que j’accorde à quelques invités chaque année, sans vraiment les cibler, sans vraiment les chercher, sans vraiment adapter ma technique en conséquence. Quand faire les choses à l’envers récompense…

Un vieux poisson de rivière venu éclairer une saison bien terne

La sentence continuait de s’abattre sur moi, même quand je ne pêchais pas, lorsque des potes vous envoient des photos de magnifiques poissons pris sur des leurres à black bass, sur du 30/100, au cul de la barque…

Ordinairement, le pêcheur ordinaire ne prend que des poissons ordinaires

Une réussite qui m’a fui tout au long de la saison et qui ne m’a pas aidé dans ma chute. Aujourd’hui je commence à avoir assez d’heure au compteur pour affirmer que dans certains biotopes, les grands poissons ne se focalisent pas sur les grosses proies, par facilité ? Par confort de digestion ? Mystère… en tout cas l’adage « gros leurre = gros poisson » prend de plus en plus de plomb dans la nageoire… Partant de ce constat, il devient alors davantage difficile de ne cibler qu’eux.

Les grands poissons sont par définition des poissons âgés et donc riches d’une expérience passée, si l’apparition des gros leurres a pu en surprendre quelques-uns il y a quelques années, c’est de moins en moins le cas. La supercherie est plus facilement dissimulée lorsque l’on semble s’adapter aux standards.

Petit spinner = Poutre

Cerné par une lassitude omniprésente, y compris lors de la rédaction de cet article, je ne trouve plus vraiment de plaisir à faire ce que je sais faire, à insister dans des lieux que je connais presque par cœur car je soupçonne la présence de grands poissons. Il n’y a plus vraiment de place à la découverte, seul le cumul des heures passées sur l’eau sera presque indéniablement garant de la prise d’un big fish… Je me suis en quelque sorte, enfermé dans une zone de confort d’une forme de difficulté que je maitrise trop bien.

Alors j’ai « consulté » quelques amis pêcheurs, qui m’ont dit pour la plupart de lâcher prise, qu’il y avait des époques de la vie où il est impossible  de maintenir un tel degré d’investissement, qu’il fallait savoir s’arrêter pour mieux recommencer, autrement… différemment… ailleurs…

Des conseils que je compte appliquer dès la saison prochaine en laissant place à la découverte quitte à n’en ressortir que des résultats médiocres, voir mauvais mais fort de nouvelles expériences jusqu’alors inconnues.

Voilà, chez lecteurs, l’histoire d’un pêcheur qui s’est enfermé seul dans sa pêche et qui s’y est un peu perdu…

Il y a d’autres pêcheurs qui se sont perdus avant moi, certains arrivent à en parler, d’autre moins…

C’est dans cet état d’esprit que je m’en vais découvrir les eaux chaudes du Rio Trombetas, mais ça, c’est encore une autre dimension et une toute autre histoire …

écrit par Joss'

La pêche ne peut être vraiment valorisée que si elle est pratiquée dans la difficulté, c'est une activité dépourvue de vérités mais sublimée de magnifiques histoires...

11 réponses à "L’Usure"

  1. Jojo says:

    Je sais pas trop comment tu arrive à écrire aussi bien tout en te faisant comprende aussi bien lol moi c est français lol
    Je reste admiratif sur tes remises en questions annuel mais peu être qu il serait bien de débrancher la machine et tout simplement allé pêcher sans vraiment avoir d objectif… je sais c est facile à dire hihi mais après tout la pêche tu sais comme moi ça ne se limite pas cas là prise d un poisson … il y as bien plus autour même si il y as parfois des déceptions 😉
    C est juste triste car chaque poisson devrait avoir son moment de gloire 😉 pour lui c est sur en tombant sur un nokill se moment restera gravé à vie … même si il n ont pas de mémoire comme on dit pour les poissons rouges lol MON OEIL :p

    Enfin pour conclure merci du partage toujours un plaisir
    @+ jojo

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  2. Papa Chaouche says:

    Bel article. Je me sens moins seul dans ma quête de vérité halieutique.
    Moins je passe de temps sur l’eau, plus je me demande où, quoi, pourquoi et surtout comment je vais pêcher lors de la session suivante.
    Big bait or not big bait… si votre post ne m’apporte que plus de doutes tant qu’à la manière de pêcher j’y retrouve bon nombre d’ingrédients qui me font aimer toutes les incertitudes quant au déroulement de la prochaine sortie. Merci pour ce partage.

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  3. Thomas says:

    Hé ben, il est temps que tu partes !

    Un peu d’épices dans ta soupe que tu goûtes fade ?

    A bientôt, dans l’avion.

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  4. Ludo says:

    Salut Joss.

    Merci pour le petit clin d’oeil, ça fait plaisir de voir que tu suit le blog.

    Pour ce qui est de l’usure, la lassitude c’est clair que j’y suis aussi confronté. Pas tout le temps, mais parfois, quand ça ne mord pas, quand ça mord trop, quand il y a trop de monde, trop de con, trop de pêche.
    Bon j’en suis pas encore à raccrocher le fusil, mais j’essaie de palier tout ça avec un peu de diversité.
    C’est peu être pas la solution ultime, mais ça permet au moins de trouver encore beaucoup de plaisir avec la prise d’une perche de 20 en drop ou d’un broc de 100 au buster.

    Amitié.

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  5. Rom1 says:

    Très bien écrit comme d’habitude j’allais dire… C’est un peu un sentiment que j’ai ressenti ces derniers temps, quel plaisir d’arriver aux mêmes conclusions (ouf je suis pas taré…).
    Pour ma part j’ai opté pour une « Agassi » (cf sa remise en question de fin de carrière… lol), repartir sur des vieux spots de ma jeunesse et prendre un poisson « simple ».
    Ce soir, je n’ai pris que ce que j’étais venu chercher, un modeste sifflet. Mais me retrouver dans ma vieille gravière en waders à regarder la passée du soir ou bien ce vol d’aigrettes, cela m’a suffit simplement. 😉

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  6. olivier says:

    salut Joss,

    je comprends cette lassitude, elle est bien dommage dans notre beau loisir, mais s’arrêter un moment redonnera surement ce piquant dont tu parlais si bien, la simplicité des choses ou alors pourquoi pas se remettre à la pêche au coup simple et sans prise de tête !

    Courage en tout cas !

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